La révolte des gilets jaunes ne va pas s’éteindre rapidement

Les mesures sur le pouvoir d’achat prises par le gouvernement et la remise en cause de certaines décisions fiscales n’ont pas suffi à faire tomber la colère des gilets jaunes. La tentation de la violence, l’instrumentalisation de la colère dans une stratégie insurrectionnelle par des réseaux extrémistes, ont entamé le capital de sympathie du mouvement. Mais celui-ci reste toléré, voire soutenu, par une partie importante des Français.

Certes l’augmentation des dépenses contraintes et la diminution drastique du reste à vivre pour les ménages et les salariés dont les revenus sont proches du SMIC font partie des causes immédiates et évidentes de la révolte ; l’injustice fiscale avec l’allègement de la fiscalité pour les plus riches, les discours sur les premiers de cordée et la théorie du ruissellement, ont mis en lumière l’inconscience sociale des gouvernants et mis le feu aux poudres ; le vote de réformes dont les principaux effets ont été de diminuer les garanties collectives, a renforcé l’idée que ce gouvernement augmentait l’insécurité sociale. Toutefois, si ces constats sont justes, ils n’apportent pas les réponses qui permettront à la rivière de regagner son lit. Réintroduire l’ISF, décision symbolique, même couplée à d’autres mesures fiscales, ne suffira pas pour supprimer les fins de mois difficiles et le sentiment d’abandon de ceux qui se sont mobilisés : l’Etat n’a pas les ressources financières pour satisfaire les besoins et les exigences qui se sont exprimés. D’autres demandes apparaissent, elles montrent la nécessité de réfléchir à des raisons plus profondes qui minent depuis des années la cohésion sociale et dévitalisent la démocratie : l’oubli de la nature existentielle du travail et de sa centralité sur le plan sociétal, la perte de rationalité des décisions prises au nom de l’intérêt général et l’affaiblissement des institutions les plus structurantes de la société, dont la gouvernance est bousculée par l’émergence de nouveaux pouvoirs. Ces trois évolutions appellent un véritable changement de régime démocratique.

 

Avant tout, la catégorie professionnelle est au cœur du mouvement des gilets jaunes, comme elle a été cruciale dans la montée de l’abstention électorale depuis la fin des années 90. La majorité des gilets jaunes sont principalement des employés, majoritairement des femmes, avec des ouvriers et des retraités qui sont – ou étaient durant leur période d’activité – en situation d’exécution. C’est-à-dire, d’après les enquêtes les plus précises, la partie des salariés qui sont massivement désengagés dans leur vie professionnelle, du fait de modes de management de plus en plus inadaptés, régulièrement ripolinés sous de nouveaux vocables à la mode. Ils sont accompagnés de nombreux petits entrepreneurs ou autoentrepreneurs en bouts de chaîne, écrasés sous la contrainte toujours plus démentielle que les donneurs d’ordre font peser sur eux. Le refus du management classique est une tarte à la crème pour les générations Y ou Z, mais une grande partie des salariés y communie de manière intergénérationnelle : « Prenez des initiatives et soyez responsables, motivés, dans le cadre des consignes très précises que nous vous fixons ». Discours inconséquent, qui fait le pendant à celui qui est adressé aux petits entrepreneurs : « Créer votre entreprise, créez votre emploi, dans un espace concurrentiel de moins en moins régulé ». La crise du travail, dans sa dimension rémunératrice, résulte d’une dérive plus profonde qui touche à sa valeur d’usage, à l’autonomie et aux capacités que les organisations laissent aux femmes et aux hommes pour bien faire leur travail, aux marges de manœuvre très étroites que la réglementation et les rapports de force commerciaux laissent aux artisans et aux autoentrepreneurs.

 

La récente enquête sur le travail de la CFDT, diffusée en 2017, a constaté le très fort pourcentage de salariés, près des trois quarts, qui souhaitent donner leur avis et participer davantage aux choix d’organisations de leur activité professionnelle. Une demande générale de participation et de responsabilisation, dont témoigne les chiffres de participation à toute enquête au sein de la sphère professionnelle et qui signe une attente existentielle. Le travail met en jeu l’essence même des personnes dans leur intimité, dans leur accomplissement de soi et dans leur rapport à autrui, comme Simone Weil l’avait souligné au début du 20ème siècle. Pour la philosophe, le travail est l’endroit où chacun exerce sa vocation et participe à la transformation du monde ; il importe, disait-elle, « que, pour chacun, son propre travail soit un objet de contemplation ». La dévalorisation symbolique du travail atteint aujourd’hui des catégories entières de salariés, quand sa dimension humaine disparaît derrière le montant des biens et des services produits, ou quand la qualité du travail devient une variable d’ajustement devant la nécessité d’assurer délais et rentabilité. Quand le travail n’a plus de sens, il ne reste que le salaire auquel s’accrocher. Cette perte des finalités favorise le repli sur la sphère privée, le sentiment de ne plus maîtriser son destin, voire l’isolement et la marginalisation. Elle nourrit une désagrégation sociale plus générale, un désengagement civique global vis-à-vis de l’intérêt général qui prend aujourd’hui la forme d’une révolte sociale.

 

Avec force feux de palettes, les acteurs du « travail invisible » célèbrent aux ronds-points une convivialité retrouvée, différents les uns des autres mais unis par le sentiment d’abandon de leur quotidien et la capacité à réexister socialement ensemble, auquel le jaune des gilets assure une visibilité fédérative : « enfin, on ne peut plus faire sans nous ».

 

Le second ressort de ce mouvement social concerne la remise en question de la rationalité des décisions publiques et l’inefficacité croissante de formes de gouvernance, qui contribue à affaiblir les finalités du travail, l’acceptation des réglementations et le lien que les entreprises entretiennent avec l’intérêt général. La mauvaise perception des changements à opérer et l’évolution mercantile des grands médias ajoutent à la défiance et à la confusion. De ce point de vue, deux effets sont à prendre en compte.

 

D’une part, le dépassement du modèle de développement industriel suscite des attentes sociales beaucoup plus qualitatives (bien-être, convivialité, culture) qui nécessitent une croissance d’un nouveau type, prenant en compte les défis écologiques de long terme. Nous sommes au début de ce mouvement que la sphère professionnelle commence seulement à prendre en compte. Car, centrer le travail des personnes par rapport à ces nouvelles finalités suppose d’évaluer de manière objective, les gains de performance dans ces domaines et pas seulement les coûts. Or, nous n’avons pas encore trouvé d’autres indicateurs et unités de mesure que l’instrument monétaire, malgré le fait qu’il n’intègre ni le potentiel humain, ni le long terme. Certes, tout le monde rabâche que les femmes et les hommes qui travaillent dans l’entreprise sont sa première richesse, que la qualité des relations sociales constitue un facteur de productivité incontestable, tout comme est essentiel la prise en compte par l’entreprise des impacts sociaux et environnementaux de ses activités. Il n’en reste pas moins que les salariés et les citoyens constatent tous les jours que les décisions restent soumises aux politiques d’externalisation, aux critères économiques et financiers à court termes des marchés privés. La contribution à l’intérêt général reste difficilement mesurable, le concept d’investissement social encore très abstrait est plutôt réservé aux acteurs qui gardent des marges d’action financières. Les enquêtes de satisfaction des clients et des salariés sont des instruments d’avenir encore peu utilisés.

 

D’autre part, les communautés humaines s’avèrent autrement plus complexes à comprendre, les pouvoirs réels plus distribués que ne le pensent les dirigeants et les sociétés d’aujourd’hui autrement plus délicates à gouverner que ne l’étaient les sociétés industrielles. Cela est vrai pour les entreprises comme pour les Etats, à la fois parce que les intérêts en présence sont de plus en plus éclatés et divers, et surtout parce que les transformations à opérer nécessitent la participation et l’implication d’un maximum de personnes, aux intérêts divergents. Il est facile de le constater en matière de lutte contre le réchauffement climatique, domaine dans lequel les politiques nationales ne suffiront pas si elles ne sont pas accompagnées de mesures très locales prises dans les communes et par les particuliers dans leurs habitations et leurs déplacements. Or, les cultures de gouvernance des Etats, des collectivités ou des entreprises restent majoritairement assises sur des instruments globaux (fiscalité, règles budgétaires, dotations, critères d’investissement, process informatiques, réglementation) qui prennent peu en compte les spécificités et les situations particulières. L’indicateur du pouvoir d’achat a perdu de sa pertinence par exemple. En outre, souvent financiers, ces instruments ont aussi pour effet de brider l’autonomie et la responsabilisation des acteurs, pourtant indispensables pour répondre aux nouvelles attentes sociales et servir l’intérêt général.

 

Répondre à cette demande forcenée de participation exige d’inventer de nouveaux instruments de mesure de l’intérêt général qui permettent un débat collectif et qui justifient des décisions qui seront perçues comme légitimes dès lors qu’elles auront été objectivées avec des indicateurs reconnus ; cela exige aussi de faire droit aux différents pouvoirs en présence, de leur laisser des marges de manœuvre et de favoriser  entre eux une culture de la coopération. C’est d’abord en ce sens qu’il faut changer de régime démocratique. Une part de la crise tient à la façon dont les modes de gouvernance ignorent l’émergence de nouveaux pouvoirs, dont les débats et les politiques de communication jouent avec la vérité des faits, nourrissant le sentiment d’injustice et la défiance. La liste est longue des infrastructures qui ont été remises en cause, à force de contre-expertises – des portiques écotaxe au barrage de Sivens, en passant par l’aéroport de Notre-Dame des Landes pour se limiter aux plus récentes – parce que la décision, rationelle sur le plan économique, n’avait pas été débattue et questionnée sur le plan social ou territorial. La taxation du diesel pose des problèmes voisins : en matière d’effet de serre, le diesel produit moins de CO2 que l’essence, il doit être favorisé en milieu rural ; en ville, il doit être proscrit car il produit des particules fines, dramatiques en termes de santé publique. L’outil fiscal est-il le plus adapté ? Ne faut-il pas mieux obliger les constructeurs à améliorer la performance des moteurs diesel comme ils l’ont fait pour l’essence ? La voiture électrique sera-t-elle plus écologique ?

 

Dans ce contexte, de nouveaux instruments sont nécessaires pour développer l’intelligence collective, pour favoriser le débat à large échelle et la coopération entre acteurs et pouvoirs émergents. Des capteurs sont indispensables pour repérer les signaux faibles et les conflits potentiels. Surtout, ils doivent être mis à profit et s’imposer aux décideurs. La commission nationale du débat public avait indiqué très clairement aux pouvoirs publics que les limites avaient été franchies en matière de consentement à l’impôt.

 

Enfin, troisième volet, face aux transformations qui touchent à la fois le travail, le système productif et l’organisation sociale, toutes les institutions se sont affaiblies, leurs modes de gouvernance les empêchent de prendre en compte les nouveaux pouvoirs qui émergent des personnes et des groupes aux intérêts divers. Cette crise est aussi largement institutionnelle.

 

Celle des institutions de la République d’abord. La plupart des observateurs avaient trouvé heureux d’alléger le nombre de consultations électorales en cumulant, tous les 5 ans et sur le même trimestre, élections présidentielles et élections législatives. Beaucoup se sont frottés les mains : le gouvernement issu de urnes aura les coudées franches pendant quatre ou cinq ans ! Effectivement, à moins d’une dissolution de l’Assemblée Nationale ou d’une démission du Président, peu probable, à moins d’un changement clair de politique, la situation insurrectionnelle peut durer encore trois bonnes années.

 

Crise aussi des corps intermédiaires que sont les organisations syndicales, les entreprises, les organisations d’employeurs, les collectivités locales et les grands média. Les premières ont longtemps ignoré la crise existentielle et délaissé le champ du travail comme terrain revendicatif pour privilégier celui du pouvoir d’achat et de l’emploi. Avec de vraies raisons. Le refus patronal d’organiser une véritable représentation du personnel dans les PME-TPE a accéléré cet affaiblissement et maintenu des zones de non droit social. La CFDT a engagé depuis plusieurs années un travail d’enquête auprès des salariés sur leur métier et leur activité professionnelle qui commencent à donner des fruits ; la CGT a fait de la qualité du travail un axe de revendication. Mais ces organisations sont au début du chemin et doivent regagner des adhérents. Les entreprises et les employeurs ne se sont pas attaqués sérieusement à la mesure du potentiel humain et à la recherche de modes de management et de gouvernance plus participatifs et davantage en ligne avec le bien commun. Les choses commencent à changer – des entreprises décident de réorienter leur stratégie sur la base de convictions fortes sans que leurs dirigeants aient totalement pu en prouver la pertinence sur le plan financier – mais l’urgence des transformations à opérer freine aussi les changements de comportement et fait revenir le naturel au galop. Enfin, les collectivités locales et les départements ont échoué à faire vivre un réel dialogue au sein de la population et à faire reconnaître les contributions essentielles que leurs services de proximité apportent à la cohésion sociale.

 

Les corps intermédiaires ne répondront pas à ces défis sans un effort de réflexion, d’engagement et par une association plus participative de leurs membres. Des instruments de participation directe et de nouvelles formes de sélection de leurs représentants sont souhaitables. Mais ils ne seront véritablement efficaces que s’ils fonctionnent davantage sous l’empire de la coopération. De ce point de vue, le développement en leur sein de communautés d’échanges dans lesquelles la conversation et le débat à chaque échelon apportent une respiration et du lien social du haut en bas et avec leur écosystème.

 

Il est donc juste de regretter les violences et les dégradations qui ont été commises et de souligner la tentation totalitaire de certains actes ou propos. Il est tout aussi pertinent de constater la montée de la pauvreté, de la précarité et le développement des inégalités. Le système de redistribution a trouvé ses limites, des territoires se diversifient et perdent leurs services publics. Mais réduire ce mouvement à des jacqueries que des mesures fiscales ou financières vont éteindre, serait une grave erreur. Il nous semble plus utile de juger ce mouvement au regard des attentes et des défis qu’il a fait émerger. Nous changeons de monde et cette révolte loin de nous en détourner nous y appelle : repenser le travail, remettre l’intérêt général dans la raison d’être de l’entreprise et des décisions publiques et rendre plus participatif les corps intermédiaires. Le mouvement engagé peut être le moteur d’une vraie transformation sociale et d’un véritable changement de régime.

 

 

 

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